Pour un soutien massif au secteur du livre

Comme lectrices et lecteurs, nous ferons tout pour aider les libraires et les maisons d’édition, par le boycott de mastodontes comme Amazon, par les précommandes, par nos retours heureux en librairie après l’épidémie. Mais cette solidarité élémentaire ne suffira pas. C’est aux pouvoirs publics de prendre des responsabilités à la hauteur de la crise et de faire des choix dignes. Toutes et tous, nous sommes en droit non pas seulement de l’espérer mais de l’exiger.

Pour un soutien massif au secteur du livre

La tribune "Pour un soutien massif au secteur du livre", relayée par Libération et Mediapart, ActuaLitté aussi s'en est fait l'écho - merci à leurs équipes pour ce soutien, et reproduite ci-dessous est devenue pétition, qui, peut-être, si nous sommes très nombreuses et nombreux, lectrices et lecteurs, professionnel.le.s, servira de levier le moment venu...
Il est en effet nécessaire de rappeler que le secteur du livre ne se restreint nullement à Saint-Germain-des-Prés, mais qu'il s'agit d'une importante et vivante chaîne économique qui fait vivre, sur tout le territoire, un nombre considérable de professionnel.le.s - outre les autrices et auteurs, librairies et maisons d'édition, citons aussi une liste non exclusive, les traductrices et traducteurs, agent.es littéraires, attaché.es de presse, graphistes, correctrices et correcteurs, éditrices et éditeurs freelance, imprimeurs, photograveurs, photographes, illustratrices et illustrateurs, cartographes, animatrices et animateurs littéraires, formatrices et formateurs, festivals et salons de toutes les tailles qui emploient parfois des équipes tout au long de l'année, journalistes spécialisé.es, représentant.e.s, travailleuses et travailleurs qui mettent en carton les livres pour les offices, les réassorts, coursiers spécialisés, etc..

TRIBUNE

Au quatrième jour de confinement, deux déclarations ministérielles sont venues tour à tour révéler les incohérences de la politique sanitaire et la confusion entretenue par le gouvernement. La ministre du Travail Muriel Pénicaud s’est dite « scandalisée » que le syndicat des artisans du bâtiment ait appelé à fermer les chantiers. Or, ce qui est scandaleux, c’est justement que la ministre s’en indigne. Car c’est bien ce qu’il y a à faire : le confinement. Les démonstrations scientifiques solides et salutaires se multiplient pour démontrer son efficacité exemplaire afin d’enrayer l’épidémie. La protection de la santé vaut aussi pour les ouvriers. Au même moment, le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire a déclaré réfléchir à rouvrir les librairies. Le Syndicat de la librairie française a pourtant indiqué qu’il ne le souhaitait pas. La protection de la santé vaut aussi pour les libraires.

Nous aimons les livres. Et nous aimons les libraires : leur accueil, leur savoir, leurs partages enthousiasmants. Elles et ils nous manquent, évidemment. La joie ne sera que plus grande de les retrouver quand l’épidémie sera vaincue. Notre solidarité envers les librairies et les maisons d’édition sera alors sans faille : elles en auront bien besoin. Peut-être cette crise grave permettra-t-elle de « changer de base » ? Peut-être sera-t-elle le révélateur décisif d’un système délétère qu’il faudra briser ? Nous l’espérons.

D’ores et déjà, les débrayages, les grèves, le droit de retrait s’exercent en maints endroits. Et c’est le cas évidemment chez Amazon, cette terrible machine qui, elle, fonctionne à plein régime aux dépens de ses salarié-es dont la santé est mise en danger. Des enquêtes serrées ont déjà largement démontré les conditions de travail effarantes qui y règnent en temps normal. Elles ont levé le voile sur une situation jugée critique tant les risques psychosociaux sont élevés. Les trois quarts du personnel souffrent de douleurs physiques et déclarent être en état de stress ; un tiers souffre d’insomnies ; un quart reconnaît qu’il lui arrive de pleurer en raison du travail. Au quotidien, la santé de celles et ceux qui travaillent dans l’entreprise d’e-commerce était déjà considérée comme abîmée par un management implacable avec traumatismes à la clef, d’humiliations en brimades et surveillance acharnée. Lors des « pics » de livraisons comme pour les fêtes de fin d’année, l’entreprise exige de « surperformer », au mépris des règles élémentaires de sécurité. L’agression faite aux conditions de travail tel qu’il se mène aujourd’hui, en temps d’épidémie, est comme le prolongement exponentiel de ce scandale humain au nom d’une logique productiviste à tout crin.

Nous voulons dire à Bruno Le Maire : il ne faut pas rouvrir les librairies mais soutenir à toute force le secteur du livre contre cette concurrence monstrueuse qui côtoie l’indignité. Le soutenir bien au-delà des quelques promesses. Les chiffres annoncés sont bien maigres : cinq millions, vraiment ? Alors que les librairies et les maisons d’édition vont tellement souffrir de cette crise grave. Nous ne sommes pas experts en matière budgétaire, mais nous connaissons quelques chiffres qui nous font réfléchir aux ordres des priorités. De grosses entreprises dont certaines émargent au CAC 40 engloutissent annuellement quelque 5 milliards via le CICE et désormais son équivalent en exonérations de cotisations sociales. 5 millions pour le livre, nous dit-on ? Encore une fois, comparons : l’entreprise Total, dont les profits s’engrangent chaque année à hauteur de 4 milliards environ et dont le PDG touche à lui seul entre 3 et 4 millions, empoche près de 30 millions grâce au fameux CICE. Nous pourrions aussi parler exonérations fiscales ou bien encore évasion du même nom, et tant d’autres milliards encore. Ou bien, pour évoquer les répartitions budgétaires aux hiérarchies confondantes, rapprocher les 5 millions des 5 milliards que coûtera le prochain porte-avion.

Comme lectrices et lecteurs, nous ferons tout pour aider les libraires et les maisons d’édition, par le boycott de mastodontes comme Amazon, par les précommandes, par nos retours heureux en librairie après l’épidémie. Mais cette solidarité élémentaire ne suffira pas. C’est aux pouvoirs publics de prendre des responsabilités à la hauteur de la crise et de faire des choix dignes. Toutes et tous, nous sommes en droit non pas seulement de l’espérer mais de l’exiger.

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